Terres de Bocage

La Manche par ses haies, ses chemins et ses fermes

Le remembrement a changé le paysage du bocage normand

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Regardez une carte du bocage normand avant les années 1950, puis la même zone aujourd’hui : dans beaucoup de communes de la Manche, le nombre de parcelles a été divisé par plusieurs, et des kilomètres de haies ont tout simplement disparu du paysage. Ce n’est pas un accident, ni un abandon : c’est une politique publique, voulue et organisée, qui s’appelle le remembrement.

Le parcellaire d’avant : petit, morcelé, fermé

Avant le remembrement, une exploitation normande typique n’était pas un seul grand terrain mais une mosaïque de petites parcelles, souvent héritées au fil des successions familiales et donc de plus en plus fragmentées à chaque génération. Chaque parcelle était généralement close de haies sur talus, ce qui donnait au bocage sa densité caractéristique : peu de vues dégagées, des chemins creux entre les champs, une exploitation qui pouvait posséder des dizaines de parcelles dispersées sur plusieurs kilomètres. C’était un système cohérent pour l’élevage et la polyculture à taille humaine, mais franchement pénible à travailler avec un tracteur qui doit changer de champ vingt fois par jour.

Pourquoi remembrer : la mécanisation avant tout

Le remembrement rural existe juridiquement en France depuis les années 1940, mais c’est surtout à partir de la fin des années 1950 et durant les décennies 1960-1970 qu’il prend une ampleur massive, porté par la politique agricole d’après-guerre : il fallait moderniser l’agriculture française, la rendre compétitive, et cela passait par des parcelles plus grandes, plus régulières, accessibles par des chemins d’exploitation directs. Regrouper les petites parcelles dispersées d’un même exploitant en un ou deux blocs cohérents permettait d’utiliser des machines plus grosses, de réduire le temps perdu en déplacements et, in fine, de produire plus avec moins de bras au moment même où la population agricole se réduisait fortement.

Dans le pays de Saint-Lô comme ailleurs en Normandie, ces opérations étaient conduites commune par commune, sous l’autorité de commissions locales, avec redistribution des terres entre propriétaires pour aboutir à un parcellaire plus simple. Concrètement, cela signifiait aussi araser les talus et arracher les haies qui n’avaient plus de raison d’exister une fois les limites redessinées.

Combien de haies ont réellement disparu ?

Les chiffres précis varient selon les secteurs et les méthodes de comptage, mais le constat est partagé par les études d’aménagement rural menées depuis : le linéaire de haies bocagères en Normandie a connu un recul très important entre les années 1950 et la fin du 20e siècle, avec des pertes particulièrement marquées dans les zones où le remembrement a été le plus systématique. Pour s’en faire une idée concrète sans se fier à un chiffre unique, le service Remonter le temps de l’IGN permet de comparer des photographies aériennes anciennes et récentes commune par commune — l’exercice, sur plusieurs villages du pays saint-lois, est souvent plus parlant que n’importe quelle statistique nationale.

Ce qui a disparu n’est pas seulement la haie elle-même : c’est tout le talus qui la portait, arasé au bulldozer pour niveler la parcelle nouvellement dessinée, et le chemin d’exploitation qui longeait parfois cette haie, redevenu inutile une fois le parcellaire regroupé. Le remembrement ne s’est donc pas limité à un déplacement de limites sur le papier : il a physiquement transformé le relief de certaines parcelles, en gommant des micro-reliefs façonnés depuis des siècles.

Ce qu’on en dit aujourd’hui : deux lectures qui coexistent

Le débat sur le remembrement n’a jamais vraiment cessé, et il oppose des arguments qui restent, chacun, difficiles à balayer.

Côté agricole, le remembrement a permis à des exploitations de survivre économiquement à un moment où la mécanisation était devenue incontournable. Sans regroupement parcellaire, beaucoup de fermes normandes de taille moyenne n’auraient probablement pas pu s’équiper ni rester compétitives face à des régions déjà organisées en grandes cultures. Pour de nombreux agriculteurs de l’époque, c’était moins un choix esthétique qu’une condition de continuité de l’activité.

Côté environnemental et paysager, la perte du maillage bocager a eu des effets aujourd’hui bien identifiés : sols plus exposés à l’érosion et au ruissellement, ruissellement plus rapide vers les cours d’eau avec un risque de crue accru en aval, et fragmentation des habitats pour la faune qui circulait auparavant de haie en haie. C’est en partie pour répondre à ce constat que des politiques de replantation de haies existent aujourd’hui, financées notamment via des dispositifs agricoles et environnementaux, dans un mouvement presque inverse de celui des années 1960.

Le remembrement n’a jamais été neutre : il a réglé un problème économique réel en créant, sans le vouloir au départ, un problème écologique qu’on tente encore de corriger aujourd’hui.

Un paysage qui garde la trace des deux périodes

Ce qui rend le pays de Saint-Lô intéressant à regarder, c’est justement cette coexistence : des secteurs où le bocage serré d’avant-guerre a été largement préservé, souvent parce que le relief ou la vocation d’élevage rendait le remembrement moins pertinent, et d’autres secteurs, plus plats et plus tournés vers les grandes cultures, où les grandes parcelles ouvertes des années 1960-70 dominent aujourd’hui le paysage. Les chemins creux qui subsistent, en particulier, sont souvent les meilleurs indices de ce que le parcellaire avait avant : un chemin creux qui ne mène plus nulle part de logique agricole actuelle a de fortes chances de dater d’avant le remembrement. C’est d’ailleurs le sujet complet de notre rubrique Bocage & Normandie, où ces traces du paysage ancien sont détaillées une à une.

Comprendre cette histoire évite deux pièges symétriques : regretter un bocage d’avant-guerre idéalisé qui n’était pas non plus un paradis écologique préservé de toute exploitation, et minimiser les pertes réelles de biodiversité et de régulation hydraulique que ce basculement a entraînées. Les deux faits sont vrais en même temps, et c’est précisément ce qui rend le sujet toujours vivant dans les discussions agricoles locales.


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